Le veilleur du Pont-au-Change

Écrit par Rrose Selavy le 19/01/2012
Publié le 19/01/2012 - Permalien

Je suis le veilleur de la rue de Flandre,

Je veille tandis que dort Paris.

Vers le nord un incendie lointain rougeoie dans la nuit.

J'entends passer des avions au-dessus de la ville.

 

Je suis le veilleur du Point-du-Jour.

La Seine se love dans l'ombre, derrière le viaduc d'Auteuil,

Sous vingt-trois ponts à travers Paris.

Vers l'ouest j'entends des explosions.

 

Je suis le veilleur de la Porte Dorée.

Autour du donjon le bois de Vincennes épaissit les ténèbres.

J'ai entendu des cris dans la direction de Créteil

Et des trains roulent vers l'est avec un sillage de chants de révolte.

 

Je suis le veilleur de la Poterne des Peupliers.

Le vent du sud m'apporte une fumée âcre,

Des rumeurs incertaines et des râles

Qui se dissolvent, quelque part, dans Plaisance ou Vaugirard.

Au sud, au nord, à l'est, à l'ouest,

Ce ne sont que fracas de guerre convergeant vers Paris.

 

Je suis le veilleur du Pont-au-Change

Veillant au cœur de Paris, dans la rumeur grandissante

Où je reconnais les cauchemars paniques de l'ennemi,

Les cris de victoire de nos amis et ceux des Français,

Les cris de souffrance de nos frères torturés par les Allemands d'Hitler.

Je suis le veilleur du Pont-au-Change

Ne veillant pas seulement cette nuit sur Paris,

Cette nuit de tempête sur Paris seulement dans sa fièvre et sa fatigue,

Mais sur le monde entier qui nous environne et nous presse.

[...]

 

Extrait.

[1944]
Le veilleur du Pont-au-Change, in Ce cœur qui haïssait la guerre (1944-1945).

ŒUVRES, Gallimard, collection Quarto, pages 1253 à 1256.

Dernière modification le 23/01/2012